Caser son ami (e)

Ami lecteur, je te sais populaire auprès de tes conquêtes, j’y ai fait référence de nombreuses fois depuis que ces pages vaines s’enchaînent inlassablement, régulièrement, en goutte à goutte irritant comme le robinet qui fuit ou le tic tac de la pendule du salon. Mais je te sais aussi populaire auprès de tes amis. Tu es une personne de confiance … hélas. Car oui, ce qui va suivre peut potentiellement t’arriver comme à moi, comme à nous tous, amis fidèles et dévoués. Autant s’y préparer.

Qui sommes-nous ?

Nous sommes considérés par d’autres comme des « amis ». Après d’infructueuses recherches, la conclusion m’est apparue que « amis » devait être l’acronyme de « âmes malléables inconditionnellement serviles » mais ça n’engage que moi.

A ce titre, on peut attendre de nous bien des choses

Mission

Cela t’es donc forcement arrivé : tu as une mission.

*musique de mission impossible*

Tu as été dépêché par les hautes instances de l’amitié pour venir en aide à un membre éminent de ta marmite  sociale, une des personnes qui contribuent sérieusement à lui donner une partie de sa saveur fine et délicate, tu ne peux donc pas refuser sa demande.

Il s’agit d’une mission à haut risque, une mission suicide (quoi que pas tant pour toi).

Bref, ta mission :

Trouver un mâle ou une femelle potable et consentant(e) pour un(e) bon(ne) ami(e).

Pourquoi toi ?

Oui, ta question est légitime. Célibataire et n’ayant pas forcement envie de te trouver quelqu’un de sérieux pour toi-même ou n’ayant pas de succès quand tu tente de le faire, tu serais bien mal placé pour en trouver pour d’autres, n’est-ce pas ? Enfin question de logique en somme. Pour résumer, disons qu’avec un minimum de bon sens, personne n’aurais jamais pu te confier cette mission !

Le/la mettre en contact avec un(e) ami(e) :

Le réflexe basique consiste à piocher dans ta propre marmite sociale, pour en tirer un(e) bon(ne) ami(e) qui pourrait être la personne consentante citée plus haut.

C’est un des meilleurs choix possible, évidemment puisque qu’on part du principe que tu connais assez bien les personnes que tu fréquentes régulièrement et qu’il est dans tes capacités mentales d’évaluer en amont, tel un robocop de l’amour, la compatibilité éventuelle des tourtereaux. En cas d’une probabilité de compatibilité minimale suffisante, tu envisageras de les mettre en relation.

Comment ?

Rien de plus simple alors. Il te suffira d’organiser une petite rencontre impromptue qui, officiellement n’aura rien de formel, mais qui, officieusement servira les amours éventuelles de ton ami(e) en quête de l’âme sœur et d’un(e) innocent(e) qui ne sait guère ce qui l’attend.

Tu les présenteras alors l’un à l’autre en mettant l’accent sur ce qu’ils ont justement en commun :

« John, voici Cindy. Cindy, je te présente John. Sais-tu que lui aussi est passionné de courses d’autruches ? »

Et c’est le début d’une histoire.

Eblouis l’un par l’autre, ne perceront du monde extérieur que quelques vagues échos. De lointaines présences, dont la tienne, qui s’évaderont peu à peu de leur conscient, sur Only you des Platters, pour ne faire de leur monde plus qu’un visage, un sourire, un corps, une âme, celle de l’autre.

Mais évidement ça ne marche que très rarement comme ça. Pour ne pas dire jamais. Triste réalité qui nous fait prendre conscience un peu plus chaque jour que nous ne vivons pas dans un disney, ni dans une comédie romantique, ni dans le cerveau d’une jeune none vierge, candide et rêveuse.

Non, dans la vraie vie l’un tombe sous le charme, sidéré et épris instantanément. L’autre blasé et indifférent reste poli … mais au prix d’efforts remarquables.

Ami lecteur, c’est ainsi que tu auras à gérer deux types de situations selon le cas :

Ton ami(e) n’est pas intéressé(e) par l’autre

Tu es décidément un(e) ami(e) pitoyable ! Comment as-tu pu penser que ces deux personnes puissent s’entendre ou se plaire ! Quelle honte ! Tu ne connais décidément rien sur les gens que tu fréquentes et que tu es censé apprécier. Tu n’es qu’un boulet social qui serait bien plus utile en presse papier qu’en soirée. Oublie tes soi-disant « amis » et arrête donc de leur faire perdre leur temps ! Va donc t’isoler quelques années dans une contrée déserte, éloignée, froide et hostile.

L’autre n’est pas intéressé(e) par ton ami(e)

Nous arrivons enfin au cas le plus intéressant ! Laisse-moi te regarder quelques instants te démener, suer sang et eau, perdre la foi à gérer cette nouvelle situation inextricable. La peur, l’angoisse et le désespoir se dessinent lentement sur ton visage, et c’est beau.

Bon, tu me peines un peu tout de même, et comme je suis sympa, je vais t’aider.

Cela fait bien longtemps qu’ils voulaient faire leur preuve, c’est là que tous tes talents de menteur émérite vont s’avérer bien utiles.

Oh j’en entends déjà me dire « Quoi The Scientist ?!? Tu mens à tes amis ? C’est absolument dégueulasse et c’est mal, et tu iras en enfer. » A ceux-là je répondrai deux choses : les dépravations et autres péchés qui traversent chaque jours mon corps et mon esprit libidineux et corrompu m’expédieront dans tous les cas en enfer, où j’y serai d’ailleurs notable. C’est obligatoirement vrai pour toi aussi, ami lecteur mécréant et pervers, assume-le donc.

Ensuite, nous parlons ici de mensonges aimables et gentils pour ménager l’égo d’une personne à qui l’on tient. Ce ne sont pas de vrais mensonges. Disons que nous allons améliorer la réalité afin de la rendre plus digeste et acceptable aux oreilles de notre bon(ne) ami(e).

Par exemple, l’autre te dit :

« Hors de question que tu me case avec ce gros thon, je ne pratique pas la zoophilie ! », tu diras à ton ami(e) : « je sais que l’autre te plais bien mais finalement je crois que tu n’es pas son genre ». Ça n’est pas un mensonge ! Par « genre » tu évoques le genre d’espèce animale (humain, camélidé, rongeur, amphibien, poisson, etc). Tu ne mens donc pas vraiment, vois-tu ! La nuance est remarquable : c’est un art subtile voila tout.

Si l’autre te dit :

« Arrête donc d’essayer de me caser avec tes ami(e)s cas sociaux dégénérés et pathétiques je ne suis pas l’Armée du Salut ! », tu peux dire à ton ami(e) que l’autre ne souhaite pas sortir avec l’un(e) de tes ami(e)s afin d’éviter les tensions éventuelles entre vous et lui/elle. Ce qui est totalement vrai dans l’absolu, en effet, continues comme ça et l’autre va chercher où tu habites pour y déposer un pain de C4 ou autres explosifs plus ou moins stables.

Si l’autre te dit :

« Je suis bien content(e) de savoir que je plais à ton ami(e), mais moi, c’est SON ami(e) qui me plait » en vous regardant sensuellement et en se mouillant les lèvres. Il sera très facile de dire à ton ami(e) que tu viens d’apprendre que l’autre à tout simplement « quelqu’un d’autre en tête », inutile de préciser qui, ça n’a pas d’importance. La suite de la manœuvre subtile consistera à consoler très rapidement ton ami(e) avant de t’en débarrasser dès que possible, afin de pourvoir rejoindre l’autre à son domicile, sa voiture, dans un placard à balais, des toilettes quelconques, qu’importe.

Après ces intemporels et subtils conseils, cher lecteur, ami fidèle que je chéris, je t’invite à y réfléchir à deux fois avant de penser à éventuellement accepter ce genre de mission stupide. Au-delà de l’organisation d’une petite soirée, d’un petit moment amical, les meilleures (donc les plus belles et les plus viables) rencontres entre tes amis et/ou tes connaissances se feront probablement sans ton intervention misérable. Et un dernier conseil en passant, ne t’en mêle d’ailleurs surtout pas !

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